Je joue, donc je parle (un toupetipeu) allemand

Mardi dernier, Hadil m’a parlé d’un vieux jeu qu’il connaissait sous son titre allemand Ursuppe (qui signifie « soupe primordiale »). Et pour cause, il n’existe pas en français ! Ce qui est intéressant, c’est qu’à cette époque (on est à la fin des années 90 début des années 2000), jouer à des jeux de société était encore une activité confidentielle, les jeux n’étaient pas traduits. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’existait pas de marché en France. Comme il en existait en revanche un en Allemagne, les joueurs du monde entier jouaient à des jeux allemands qu’ils appelaient par leur titre original. Ursuppe a été édité en 2004 aux États-Unis et a été traduit pour l’occasion. Mais le titre anglais était suivi entre parenthèses du titre allemand qui était après tout le nom sous lequel l’objet était connu et convoité par les joueurs quel que soit leur pays.

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Moi j’aurais choisi comme nom : Viens dans la piscine, tout le monde baise dedans.


 

D’autres jeux sont connus ou continuent de sortir en France sous leur titre allemand. Petit tour d’horizon.

Nico vient de s’acheter Haspelknecht et m’a demandé ce que signifiait le titre. Je n’en avais aucune idée.

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C’est marron et c’est allemand. Hum…

En fait Haspel = « treuil » et Knecht = « valet ». Un Haspelknecht était un mineur chargé de remonter à ciel ouvert les minerais et les déchets et de descendre dans la mine le matos. Le type représenté à droite sur la boîte donc. Ça se tient. Mais ça ne vous aidera pas pour prononcer le nom de ce jeu.


 

Classique parmi les classiques, Funkenschlag est connu sous de nombreuses appellations mais aussi et surtout sous son nom allemand original.

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Le prédécesseur du Funkenschlag tel que nous le connaissons.

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Dans cette version (2001), on dessinait les connexions au feutre.

Funkenschlag signifie « coup de jus ». Si ce jeu a un titre qui commence par la lettre « f », ce n’est pas un hasard : Friedemann Friese, son auteur, utilise cette lettre pour nommer tous ses jeux (dont la couleur générale est le vert, comme la couleur de ses cheveux).


 

Autre classique, Schotten-Totten est un jeu de cartes de Reiner Knizia, un Allemand expatrié en Angleterre. Si le jeu est simple, le titre est évidemment incompréhensible pour un Français. Il fait référence à un peuple du sud de l’Afrique, les Khoïkhoï, que les gentils colons afrikaners appelaient dans leur langue dérivée du néerlandais Hottentoten. Ce terme évoquait ce qu’ils percevaient comme un bégaiement : la langue du peuple en question, une langue à clics. Cette famille de langues utilise les clics comme consonnes, les clics étant des sons produits avec les lèvres ou la langue sans l’aide des poumons (contrairement aux consonnes du français par exemple), comme le son que nous produisons avec la langue pour marquer notre agacement.

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Des Khoïkhoï en train de jouer au scrabble.

Après avoir été enrôlés de force dans l’armée anglaise, les Khoïkhoï désertèrent dans un joyeux bordel au beau milieu d’une bataille. Depuis, en allemand, on dit « On se croirait chez les Hottentots ici ! » pour signifier que c’est la pagaille. Une pagaille qu’évoque l’illustration de la boîte du jeu, sauf qu’on se retrouve, grâce à une similarité des noms, avec des Écossais (Schotten = « Écossais ») probablement parce que les Écossais c’est rigolo et qu’on peut en rire sans paraître raciste.

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Une bite se cache dans ce dessin.


 

Uwe Rosenberg a présenté à Amigo à la fin des années 90 un jeu aux règles particulièrement longues pour l’époque pour un simple jeu de cartes. Son proto s’appelait « Silo ». Et il était alors question de céréales, oui toujours les mêmes satanées céréales qu’on doit planter et bouffer dans tous ses jeux !

Puis le proto s’est appelé un temps « Kolkhoze », du nom de ces coopératives agricoles soviétiques dont le jeu parodiait l’inefficacité.

Finalement, l’éditeur a choisi un thème et un nom qui lui trottaient depuis un certain temps dans la tête : celui des haricots et le titre Bohnanza. Comme beaucoup de noms de jeux, il s’agit d’un jeu de mots mêlant le mot allemand pour « haricot », Bohne, et le mot anglais bonanza, qui signifie « coup de bol », « pactole » ou « filon ». La VF s’en sort honorablement grâce à une allitération en « b » et une référence à l’argent, mais l’image n’a plus aucun sens.

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Je lui trouve un petit air de ressemblance avec Benjamin M. Les yeux. Quand Benjamin s’apprête à faire une belle saloperie ludique.

Le sous-titre de la VO dit quelque chose comme « Y a comme un blème là ! », hacken signifiant bêcher, ce que fait effectivement le haricot qui est certainement à la recherche d’un bon filon.

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La ressemblance est frappante, quand même.


 

Jeu moins connu que les précédents mais qui jouit néanmoins d’un certain succès depuis sa parution initiale en 2004 chez un petit éditeur :

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Comment ça, ça donne pas envie ?

le jeu a été réédité en 2007 par Queen dans une version multilingue au nom « international » :

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Mais non, on n’est pas de vulgaires et méchants pilleurs de tombes, mais des gentils indigènes qui œuvrent pour le progrès scientifique.

Comme on le voit sur cette couv’, le nom allemand continuait alors de figurer sur la boîte. Et la traduction dans différentes langues, dont le français : Au-delà de Thèbes. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?!! Il s’agit, comme on pourrait s’en douter, de la traduction littérale du nom allemand, Jenseits von Theben. En français, s’il y a une intention, on ne la comprend pas. Il faut donc se tourner vers l’allemand. Une fois de plus, nous avons affaire à un jeu de mots (pas très réussi). « Jenseits von Theben » fait référence à « Jenseits von Eden », le pays dans lequel Adam et Eve furent relégués après avoir été éjectés du paradis :

Caïn se retira de devant l’Éternel, et séjourna dans le pays de Nôd, à l’est d’Éden.

Le jeu de mots allemand s’arrête à la similarité des sons, le jeu n’a rien à voir avec le paradis perdu. Notons que Jenseits, qui signifie « au-delà », évoque l’autre monde dans lequel évoluent depuis leur mort les pharaons dont nous pillons allègrement les trésors.


 

 

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Remarquez comment le « x » du titre s’effiloche comme les oreilles du lynx. Du grand art.

Jeu de cartes beaucoup plus récent du duo infernal Kramer/Kiesling, Linko! a également une histoire intéressante. Le titre original allemand est Abluxxen. Le terme est dérivé du mot abluchsen qui signifie « s’emparer de quelque chose appartenant à quelqu’un d’autre ». Oui, chourer. D’ailleurs le jeu tourne autour du vol de cartes. Le mot Luchs (que l’on trouve dans abluchsen) signifie « lynx », ce qui explique la présence de l’animal sur les cartes. Le double « xx » utilisé en lieu et place de « chs » fait référence aux cartes « x », à la fois jokers et cartes les plus fortes du jeu.

Initialement, je pensais que le titre international utilisé, Linko!, n’était qu’une vague allusion au fait que le but du jeu est de lier les cartes de même valeur.

Mais c’était sous-estimer les traducteurs (ou les éditeurs). Linko est un terme espéranto qui signifie… « lynx » !

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Les jambes du « k » !


 

Finissons par Hase und Igel, un jeu hautement vénérable puisqu’il date de 1973 !  Le jeu n’est toutefois sorti qu’en 1978 en Allemagne et a été le premier Spiel des Jahres en 1979.

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Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite. Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, il va filer.

Son titre original n’est donc pas Hase und Igel mais Hare and Tortoise.

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Vintage power !

Dans toutes les langues, le lièvre affronte une tortue.

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Ils se cassaient pas la tête à l’époque pour localiser les jeux…

Mais pourquoi un hérisson alors en allemand ? Plutôt que de s’appuyer sur la fable d’Ésope, le jeu fait appel au hérisson de la fable des frères Grimm, qui est celle qui est connue en Allemagne. L’idée et la morale sont les mêmes, sauf que la tortue est remplacée par un hérisson qui gagne parce que sa femme l’attend à l’arrivée : le lièvre s’arrête de courir en croyant voir son concurrent déjà arrivé.

 

Le jeu a été réédité l’année dernière par Purple Brain Creations, qui a décidé que les animaux et les fables ça suffisait et a puisé dans un autre monument littéraire pourtant lui aussi régulièrement utilisé dans les jeux.

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Une très belle édition malgré un thème quand même pas mal éculé.

 

À la prochaine !

 

Une réflexion sur “Je joue, donc je parle (un toupetipeu) allemand

  1. merci pour ces infos intéressantes
    Et je ne le redirais jamais assez que dans une asso de jeu , on a toujours besoin d’un super secrétaire capable de nous traduire toutes règles qui nous manquent et de nous pondre singulièrement des articles instructifs .
    Encore merci Tilman et à mardi pour une nouvelle soirée jeu endiablée .

    Aimé par 1 personne

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